Une histoire de Toblerone

Il y a fort longtemps, dans une contrée lointaine, un jeune homme s’était épris d’une barre de chocolat. Dès le premier regard, le gourmand garçon avait développé une fascination presque obsessive envers cet objet qu’il convoitait tant, mais le prix exorbitant de la chose le faisait hésiter. Chaque fois qu’il l’apercevait dans une chocolaterie, son cœur semblait battre plus fort, ses pupilles se dilataient et il se mettait à saliver en imaginant tous les délices que cette friandise colossale pourrait lui apporter.

Le « fort longtemps », c’était en 2009, la « contrée lointaine », c’était la Suisse et le jeune homme en question, c’était mon mari avant qu’il devienne mon mari. Quant à la barre de chocolat, ce n’était pas n’importe quelle barre de chocolat, c’était une Toblerone de 4.5 kilos! Nous avions à l’époque 19 ans et étions en Europe pour un voyage d’un mois à travers cinq pays: la France, les Pays-Bas, l’Allemagne, la Suisse et l’Italie.

Si le prix représentait effectivement un obstacle à l’acquisition de cette Toblerone géante, la logistique aussi posait problème. Avec plus d’une semaine restante au voyage et de nombreux déplacements à venir, il aurait fallu la trimbaler avec nos sacs à dos lors de nos trajets en transports en communs, l’entreposer quelque part pendant nos visites, la garder au frais pour éviter qu’elle ne fonde et trouver un moyen de la rapporter avec nous sur notre vol de retour. À contre cœur, mon copain accepta de lui dire au revoir.

Le matin de notre dernière journée en Suisse, nous avons laissé nos bagages à notre auberge de Bern le temps d’une petite escapade d’un jour en train. Nous sommes revenus à la gare en fin de journée pour aller récupérer nos affaires et repartir aussitôt vers le sud. Mon amoureux me proposa alors de partir seul pour aller chercher nos sacs pendant que je l’attendrais à la gare. Le ciel gris menaçant de pleuvoir d’un instant à l’autre, j’ai accepté son offre volontiers (attendez de lire la suite avant de trouver son geste dont bien gentil et galant). Après une vingtaine de minutes, je l’ai aperçu revenir au loin. Il s’approchait de plus en plus et tout à coup, j’ai vu qu’il n’était pas seul. Il s’était arrêté en chemin dans une des nombreuses chocolateries de la ville pour s’offrir la chose dont il rêvait tant. C’est ainsi que la Toblerone géante est entrée dans nos vies. Il la transportait fièrement sur son épaule et avait le sourire fendu jusqu’aux oreilles. Je n’ai pas pu faire autrement qu’éclater de rire. À ce moment-là, je ne savais pas que ce qui m’attendait. Je ne savais pas que cette Toblerone deviendrait l’unique préoccupation de mon chum jusqu’à notre retour au pays, parfois même au détriment de notre propre bien-être.

Le problème, c’était que notre prochaine destination était l’Italie. Vous devez vous en douter, mais l’Italie à la fin juin, c’est chaud! C’était un environnement plutôt hostile pour la nouvelle flamme dans la vie de mon conjoint. Dans les jours qui ont suivi, il a tout fait pour la protéger des dangers thermiques qui la guettaient. Par exemple, aussitôt arrivé à l’auberge jeunesse de Rome, il a retiré toutes les tablettes du frigo de la cuisine commune pour y faire entrer l’encombrante boîte à la verticale, sans oublier bien sûr d’indiquer clairement son nom et numéro de chambre dessus préalablement. Quelques jours plus tard, alors que nous nous installions à bord d’un autobus-voyageur pour un trajet passablement long, il a poussé l’air climatisé au maximum en prenant bien soin d’orienter les jets d’air froid directement sur la boite de sa bien-aimée Toblerone. Rapidement, la température est devenue trop froide à mon goût, mais un total de zéro pitié n’a été démontrée à mon égard ce jour-là : « Si t’as froid, t’as juste à t’habiller plus! ». Puis, l’ultime épreuve est arrivée : le vol de retour. Après avoir été obligé de confier sa dulcinée chocolatée aux soins des bagages hors-normes, mon copain a passé 8 heures à s’inquiéter à temps plein (et à voix haute) des conditions dans lesquelles sa Toblerone chérie était entreposée dans la soute de l’avion. Ce n’est qu’une fois arrivés à Dorval, en découvrant qu’elle était saine et sauve, qu’il a enfin pu dire « Mission accomplie ».

Nous lui avons fait honneur à cette Toblerone. Elle a été servie telle quelle ou sous forme de fondue lors de plusieurs soupers avec nos familles et entre amis. À ce moment-là, j’avoue que j’étais contente de tous les sacrifices qui avaient été faits pour la faire venir au pays. Et aujourd’hui, je lui suis reconnaissante (ainsi qu’à l’obstination de mon chum), car ça fait une bonne histoire à raconter!

Deux ans plus tard, alors que nous étions partis en Asie du Sud-Est pour un long périple, la boîte jaune triangulaire et surdimensionnée gardée en souvenir a malheureusement subie une terrible fatalité. Ma mère, qui était venue nourrir notre chat en notre absence, en a profité pour faire un peu de ménage dans notre appartement. Voyant la boîte vide (qui, j’ajouterais, trônait telle un trophée parmi nos souvenirs de voyage), elle a cru bon nous en débarrasser lors de la collecte hebdomadaire du bac vert. En apprenant ça, après avoir observé une minute de silence en son honneur, notre premier réflexe a été de penser qu’il nous faudrait retourner en Suisse pour s’en procurer un autre, ce que nous projetons de faire depuis. Évidemment, nous pourrions aussi l’acheter en ligne. Cependant, même si nous venons un jour à la remplacer, ça ne sera pas pareil. Puisque, pour paraphraser Antoine de Saint-Exupéry, c’est le temps que tu as perdu pour ta Toblerone qui fait ta Toblerone si importante.

Recycle en paix, boîte de Toblerone. Nous garderons, à jamais, un délicieux souvenir de ce que tu contenais jadis. Amen.

Toblerone 4.5kg
Le début de l’idylle

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